Éditorial : Quand les liens de sang et les idées politiques divergent, la tolérance est cruciale

Dans ce pays des grandes passions où les émotions et sentiments sont parfois la seule force de mobilisation qui tient le combat politique, les liens de sang sont le terreau dans lequel se recrutent les inconditionnels. Les partis politiques qui dépendent pour leur existence autant du projet de société que de l’initiateur qui prend le risque financier, sont en partie une question de famille. Quand on a dit cela, on n’a pas touché l’essentiel, car il reste de dire qu’au milieu de ce dispositif, il y a un homme qui décide de mettre des moyens pour se doter d’un véhicule d’Ascension sociale ou politique. Ces «investisseurs» d’un nouveau genre attendent que leurs mises apportent des dividendes. Ils sont rationnels dans la démarche et alimentent les adhésions d’éléments affectifs notamment, ce parti représente notre province, il défend notre cause, mieux notre groupe d’intérêts, il est l’émanation de tels ou tels courants philosophiques, pour ne citer que ces quelques exemples.

Si à l’occasion, il peut compter sur la Mémoire d’une tragédie humanitaire, le parti est pourvu d’une histoire qui a pour soubassement le souvenir des souffrances partagées. Dans un contexte de grande dictature comme la République démocratique du Congo (RDC) l’a vécu pendant des décennies avec le régime du parti-État, les postures personnelles d’un chef de famille furent transférées aussi aux membres de sa famille au point de souffrir parfois le martyre des déportations internes ou d’exils forcés.

Dans l’histoire récente du pays, l’actualité vient encore de briser des cas des familles où les idéologies sont différentes, voire contradictoires mais qui sont obligées à cohabiter.

Le cas aujourd’hui de Corneille Nangaa Yobeluo, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) qui décide de se lancer en politique sans rien exclure des ambitions à formuler, est éloquent car au même moment, son jeune frère, Christophe Baseane Nangaa est Gouverneur de la province du Haut-Uélé, Représentant personnel du chef de l’État.

En effet, Christophe Baseane Nangaa est sociétaire de l’Union sacrée pour la Nation (USN), la majorité au pouvoir. Il soutient la candidature de Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo à la magistrature suprême pour un second quinquennat. Si l’Action pour la dignité du Congo et de son peuple (ADCP) présente un autre candidat à la présidentielle de décembre 2023, les deux frères seront dans deux camps différents et cela ne devrait pas être en principe un problème d’autant plus qu’ils sont engagés dans la recherche des solutions pour le développement socioéconomique de la Nation.

Si les familles sont tenues à la solidarité, elles sont par contre des lieux où se cultivent la liberté de pensée et le respect des droits individuels. Est-il possible que dans une démarche divergente, les relations de sang puissent se distendre au motif que les opinions politiques sont différentes ? C’est tout cela qu’il faut éviter à installer comme culture politique d’intolérance. Fils d’une même maison, les Nangaa ont aussi le droit d’emprunter de manière respective les voies politiques diffèrentes. Commencer à lier l’un à l’autre et de considérer que les postures respectives sont une sorte de frein, c’est une intolérance politique.

Et d’ailleurs, ce cas n’est pas nouveau dans l’histoire politique récente. On se souvient de la période de la guerre de 1998 où nous avions un ministre de l’Économie nationale, Jeannot Bemba Saolona, qui siégeait à côté de Mzée Laurent – Désiré Kabila d’heureuse mémoire alors que son fils Jean-Pierre Bemba Gombo tenait une rébellion au Nord-ouest du pays, le Mouvement de Libération du Congo (MLC), qui était symptomatique de cette tendance, car plusieurs fils y donnaient du leur alors que leurs parents ou frères vivaient dans l’aire du Gouvernement de Kinshasa.

Toujours dans la même famille, on peut citer le cas de deux frères Bemba dont l’un avait adhéré au Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) alors que son aîné restait dans son maquis de la rébellion. Après avoir quitté le PPRD, Jean-Jacques Bemba a adhéré en juillet 2022 au Courant des démocrates rénovateurs (CDER), parti cher au ministre du Commerce extérieur, Jean-Lucien Bussa, au détriment du MLC cher à son frère Jean-Pierre Bemba Gombo.

On peut encore évoquer le cas de la famille Moleka, l’une des plus illustres de la République qui avait symbolisé cette tolérance politique avec maestria. On se souvient de Wivine Moleka, qui était députée du PPRD, parti au pouvoir avant 2018, alors que ses frères dont Timothée Moleka Nzulama s’était présenté en indépendant lors de la Présidentielle de 2006 avant de créer son propre parti politique l’Union du peuple pour la paix et l’AGAPE (UPPA) dans lequel ses frères n’ont jamais adhéré, ni voulu gérer la succession après son décès et Albert Moleka Nzoko, qui était dans le camp adverse Directeur de cabinet de Sphinx de Limete, Etienne Tshisekedi Wa Mulumba, de surcroît président de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS). Nulle part, on a appris qu’il y avait une implosion au sein de cette famille.

Comment ne pas évoquer l’exemple de Sesanga père (Patrice-Aimé Sesanga,) et fils (Delly Sesanga Hipungu Dja Kaseng Kapitu) qui ont évolué dans deux camps différents ? Il était surprenant de voir le père venir à Sun City (NDLR: Dialogue intercongolais de Sun City, Afrique du Sud, 2002) dans le compte du Gouvernement de Kinshasa et le fils membre du MLC, mouvement de rébellion, au même Gouvernement. Aucune personne n’a trouvé cela étrange, car il s’agit de deux personnes distinctes, sujets de droit et jouissant de leurs droits et libertés politiques garanties par la Constitution.

Les leçons à tirer de cette réalité sont les mêmes depuis le début du monde, les hommes sont libres d’adhérer aux courants de pensée de leur choix sans préjudice des liens de famille qui sont basés sur une vision de solidarité. Il est inadmissible pour une démocratie montante comme celle de la RDC que l’on fasse chaque fois de l’amalgame entre les liens de sang et les liens politiques.

La RDC est décidément un pays des grandes contradictions, car d’un côté, on voit d’un mauvais œil les liens de sang qui s’associent aux liens politiques. On a vu tout le tollé soulevé par le fait que plusieurs élus ont pour suppléant un membre de leur famille. Certains vont jusqu’à proposer des lois qui interdiraient ces dispositions d’ordre familial. Ceci est mal perçu, même dans les institutions quand est nommé un membre de famille d’une personne qui bénéficie déjà d’une posture officielle. Mais on ne peut comprendre que lorsque deux membres d’une famille ne partagent pas la même conviction, on puisse les trouver suspects.

La démocratie est fondamentalement une valeur basée sur la pluralité des idées, d’opinions et le multipartisme est son champ d’excellence, alors des personnes adultes, majeures et vaccinées ont le droit de se mouvoir sur la scène politique sans préjudice de leurs liens familiaux. Ceci prouve d’ailleurs que les concernés ont reçu une éducation solide basée sur la liberté et la responsabilité. Adam Mwena Meji/geopolismagazine.net

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