Le massacre des Congolais n’est pas un détail de l’Histoire !

(Par Guillaume MINGIEBE KABAMBA, Docteur en Droit canonique & Jean-Jacques MADIANGA NKWEKIAL, Doctorant en Droit international)

Dans une tribune en réaction à un article paru dans un journal français sur la guerre dans l’Est de la RDC menée par le Rwanda et ses supplétifs du M23, deux intellectuels Congolais vivant en France tordent le cou, avec force arguments, au sempiternel fonds de commerce du Régime rwandais qu’est le prétendu risque de génocide contre les Tutsi vivant au Congo/Kinshasa.

Forum des As publie la quintessence de cette prise de position.

Mesdames et Messieurs, membres de la Rédaction,

Nous sommes deux Congolais de la République démocratique du Congo, vivant entre la France et Kinshasa. En fidèles lecteurs de votre journal, nous avons été sidérés, indignés et révoltés à la suite de la lecture de l’un de vos articles du 21 décembre 2022, faisant état de la psychose d’un génocide contre les Tutsis vivant en R. D. Congo. Nous en sommes toujours à nous interroger sur les raisons d’un traitement aussi lapidaire, partial et cynique de la tragédie de la R. D. Congo par les rares médias occidentaux à s’y intéresser, alors qu’il s’agit du conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous avons attendu le passage à la nouvelle année pour nous mettre en relation avec votre rédaction, afin de vous adresser notre courtoise protestation.

En effet, nous reprochons à l’auteur de cet article de publier des informations délibérément parcellaires sur les craintes d’un génocide contre les Tutsis vivant en R. D. Congo et de ne faire aucune allusion aux millions de Congolais qui ont perdu la vie et qui continuent de tomber tous les jours dans les territoires occupés par le régime tutsi du Rwanda et ses suppôts. Plus généralement, nous sommes révulsés par votre propension à voiler la tragédie qui se déroule dans la partie orientale du Congo depuis trois décennies (exécutions sommaires d’une sauvagerie inouïe, viols massifs, déplacements des populations, pillages systématiques des richesses naturelles de la R. D. Congo, dégradation de l’environnement, etc.) du fait des velléités expansionnistes du Rwanda et de sa convoitise permanente sur les ressources naturelles du Congo. Ceci se passe avec la complicité de certaines sociétés multinationales, certains gouvernements et personnalités occidentaux et certaines organisations internationales.

En clair, nous peinons à imaginer que l’auteur de l’article incriminé ait choisi de passer sous silence des pans entiers de la crise qui prévaut en R. D. Congo, laquelle tire son origine du bellicisme du régime tutsi de Kigali. Pourtant, dans les enceintes de l’ONU et de l’Union européenne, ainsi que dans les cénacles diplomatiques, la responsabilité du Rwanda dans la tragédie congolaise a été, à de nombreuses reprises, clairement épinglée. L’on sait que le Rwanda est dirigé, depuis la fin du génocide de 1994, par une minorité tutsie. Celle-ci est décidée à faire main basse sur les richesses naturelles du Congo. Pour ce faire, elle s’emploie à décimer les Congolais dans le silence assourdissant de la communauté internationale et des médias occidentaux. Après lecture de cet article, on ne peut que se demander si, aux yeux de votre rédaction, la vie des autres groupes ethniques de la R. D. Congo vaut moins que celle des Tutsi. En effet, s’il est légitime que vous affichiez ouvertement votre compassion envers les Tutsis, il est inimaginable en revanche que vous fassiez preuve d’une telle indifférence à l’égard des victimes non-tutsies de l’expansionnisme rwandais au Congo, qui se comptent en millions de morts, de jeunes filles et femmes violées, d’orphelins, de déplacés de guerre, etc. Il est impensable que vous attiriez l’attention du monde sur quelques menaces molles, isolées et sporadiques proférées à l’endroit de quelques membres des populations rwandophones du Congo, en raison de leurs connexions (avérées pour certains et présumées pour d’autres) avec le régime de Kigali et ses lobbyistes, sans vous appesantir objectivement sur les causes de cette prétendue chasse aux Tutsis.

Nous n’avons nullement l’intention de soutenir ou de justifier la stigmatisation d’une communauté, ni aucune politique d’épuration ethnique. Il n’en demeure pas moins, cependant, que le contenu de l’article dénoncé nous a laissés perplexes. En alléguant que les Tutsis vivant en R. D. Congo sont dans la psychose d’un génocide, cet article n’a fait que relayer au bas mot le discours inepte du va-t-en-guerre Paul Kagamé et ses sbires. Très récemment encore, ce personnage aussi ombrageux que belliqueux, auteur de la mort de millions de Congolais et des centaines de Rwandais, ne s’est pas gêné d’ânonner sa ritournelle sur la persécution imaginaire des populations rwandophones se trouvant en R. D. Congo, avant d’admettre à demi-mot, après l’avoir longtemps nié, la présence de ses troupes sur le territoire congolais en violation flagrante du droit international.

Nous tenons à souligner, à votre intention et à l’adresse de tous ceux qui sont obsédés par la cause des Tutsis, que la R. D. Congo est une mosaïque d’ethnies, sans rapport avec la dualité ou la binarité communautaire du Rwanda, qui a accouché de nombreux affrontements meurtriers entre Tutsis et Hutus, et dont le génocide de 1994 a été le paroxysme de la banalité du mal, comme l’aurait dit Hannah Arendt. La R. D. Congo est bien loin du spectre du génocide que vous redoutez, simplement parce qu’aucun des groupes qui la composent n’y est stigmatisé en tant que tel pour ce qu’elle représente, au point de craindre un éventuel nettoyage. Il est vrai que les récents renforts de l’armée rwandaise à ses milices qui écument le Kivu ont soulevé une vague de révoltes dans tout le pays. Des menaces molles et isolées ont été proférées ci et là à l’endroit, entre autres, des populations rwandophones. À notre connaissance, ces menaces n’ont que rarement dépassé le stade de l’invective et de l’escalade verbale. Et les Tutsis vivant au Congo n’en ont pas été des cibles principales. La Police congolaise et les personnels de la MONUSCO (Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation de la R. D. Congo) ont, eux aussi, fait les frais de ces soulèvements populaires spontanés. Nous vous informons que les rares agressions et tentatives d’agressions physiques à l’encontre des populations rwandophones de la R. D. Congo ont fait l’objet de poursuites judiciaires devant les juridictions congolaises.

Nous n’évoquons pas ces faits pour moquer votre appel à la vigilance face aux convulsions génocidaires par lesquelles l’Afrique des Grands Lacs s’est illustrée par le passé. Sachant que de simples escarmouches entre communautés peuvent dégénérer en affrontements meurtriers, les autorités politiques (à commencer par le Président de la République), judiciaires et militaires de la R. D. Congo ne cessent de multiplier des appels à l’apaisement et à la fraternité, n’hésitant pas à menacer de sanctions sévères tout Congolais qui serait convaincu de violence envers les populations rwandophones ou autres. La société civile, le Dr Denis Mukwege, Prix Nobel de la Paix, les leaders religieux, les prélats de l’Église catholique en tête, ont décidé de joindre leurs voix à celle des pouvoirs publics pour apaiser les esprits. Ils ne le font pas parce que les Tutsis vivant en R. D. Congo seraient exposés à un risque de génocide. Ils le font pour priver le Rwanda d’un prétexte lunaire et nébuleux à son expansionnisme territorial. N’êtes-vous donc pas au fait de ces développements ? Ou avez-vous choisi de considérer, comme bien d’autres, que la protection des Tutsis et la prévention d’un génocide à leur encontre requièrent la déstructuration du Congo et la disparition de son peuple sous les actions concertées du régime tutsi de Kigali et de ses affidés, qui se trouvent tant à l’intérieur de la R. D. Congo qu’à l’international ? Combien de temps encore les Congolais devraient-ils payer la facture de la conscience malheureuse du monde dit civilisé suite à son impuissance à empêcher le génocide de 1994 ?

Par ailleurs, concernant la naissance et la résurgence des conflits communautaires en R. D.

Congo, il est difficile, au regard des indices concordants, de ne pas lire les manœuvres du Rwanda visant à dresser les groupes ethniques congolais les uns contre les autres. Jusqu’à preuve du contraire, nous nous interdisons la naïveté d’exclure l’influence du Rwanda sur les violences interethniques entre Hema et Lendu dans la province de l’Ituri, où sévissent les milices parrainées par Kigali. À l’Ouest de la R. D. Congo, des ressortissants Rwandais, agents des services secrets, militaires ou policiers pour la plupart, ont été appréhendés dans certaines zones concernées par la montée des conflits communautaires, précisément dans le Maï-Ndombe. Ils s’y trouvaient en violation de la législation congolaise sur l’entrée et le séjour des étrangers. Dans le même temps, à l’Est, des populations ne parlant aucune des langues de la R. D. Congo, mais seulement des dialectes du Rwanda, affluent et s’installent allègrement dans les zones désertées par les populations congolaises fuyant les massacres. Dans ces territoires, la présence des populations rwandophones est susceptible de provoquer des problèmes de cohabitation pacifique avec les populations locales, en raison même du mode de leur arrivée, assimilable à une invasion barbare. Ces mouvements de populations sont suspects et troublants.

Nous nous gardons de les commenter davantage afin de ne pas gêner les enquêtes en cours.

Mais nous n’excluons pas, d’ores et déjà, l’hypothèse d’une stratégie du Rwanda visant à exposer les populations rwandophones du Congo à la vindicte populaire, afin de se poser en sauveur et envahir davantage de territoires de la R. D. Congo. Autant vous dire que la complexité de la tragédie de notre pays échappe à l’approche simpliste et manichéenne, voire idéologique, formulée dans votre article du 21 décembre 2022.

Nous ne vous dénions pas le droit de jouer un rôle de vigile, notamment en sonnant l’alarme sur un possible génocide contre les Tutsis vivant en R. D. Congo, si tant est qu’il existe un risque de génocide. Nous en appelons simplement à un traitement médiatique équitable et crédible des tragédies qui affectent le destin de nos peuples, lesquels ploient sous des régimes schizophréniques et tyranniques soutenus ou tolérés par les puissances occidentales. À cet égard, nous aimerions vous dire qu’il est indécent d’opérer une hiérarchie entre les victimes des tragédies et des horreurs. Ce qui nous paraît particulièrement choquant et sujet à caution dans l’article dénoncé, c’est votre sélectivité éditoriale dans l’exercice de votre rôle de vigile ou de «chien de garde de la démocratie», selon une formule de la Cour européenne des droits de l’homme. En épluchant vos anciens articles sur la crise qui secoue l’Afrique des Grands Lacs depuis trois décennies, nous avons relevé une constante : beaucoup de compassion envers les Tutsis et un déficit abyssal de dénonciation des crimes commis par ces derniers contre les Congolais. Votre silence sur l’origine de la plus grave des crises humanitaires qui gangrène le Congo, laquelle est provoquée et entretenue par le bellicisme du régime tutsi de Kigali, porte à croire que vous avez choisi votre camp. Votre adhésion à la surenchère rhétorique du Rwanda et de ses lobbies conforte chez les Congolais le sentiment d’être pris pour des animaux à sacrifier continuellement sur l’autel de la paix et de la sécurité des Tutsis. Nous n’allons jamais nous résoudre à la bestialisation de notre peuple. Le massacre des Congolais n’est pas un détail de l’Histoire!

En révisant votre grille de lecture sur la tragédie de la R. D. Congo, vous honorerez l’histoire de votre journal et la mémoire de tant d’hommes et de femmes illustres chevaliers de la plume, qui se sont toujours rangés du côté des peuples meurtris et en lutte pour leur liberté contre toute forme de domination. Fait à Strasbourg, le 13 janvier 2023

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